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Joachim Romain et sa quête alchimique

Joachim Romain et sa quête alchimique

« Mon père m’a donné un appareil photo à 14 ans. Je viens du Havre et j’ai été attiré par l’usure dans la rue, les affiches déchirées, la rouille…Quand j’ai rencontré le collectif 9° Concept, ils m’ont mis une grosse claque. Mon travail a évolué avec le graffiti. Ce qui est intéressant dans la rue, c’est le volume »

« Mon père m’a donné un appareil photo à 14 ans. Je viens du Havre et j’ai été attiré par l’usure dans la rue, les affiches déchirées, la rouille…Quand j’ai rencontré le collectif 9° Concept, ils m’ont mis une grosse claque. Mon travail a évolué avec le graffiti. Ce qui est intéressant dans la rue, c’est le volume »

« Mon père m’a donné un appareil photo à 14 ans. Je viens du Havre et j’ai été attiré par l’usure dans la rue, les affiches déchirées, la rouille…Quand j’ai rencontré le collectif 9° Concept, ils m’ont mis une grosse claque. Mon travail a évolué avec le graffiti. Ce qui est intéressant dans la rue, c’est le volume »

C’est en ces termes très lapidaires que Joachim Romain s’est présenté le 24 novembre 2015 au journal 20 Minutes. En quelques mots, il a brossé les contours de son parcours artistique. Celui-ci s’inscrit principalement dans l’utilisation des objets du quotidien, en l’occurrence les affiches.

Utiliser les objets de la vie courante est devenu en fait une réalité presque banale pour beaucoup d’artistes de sa génération. Depuis que notamment Marcel Duchamp a introduit le péché originel avec ses ready-mades.

Mais au préalable il est nécessaire de dissiper un malentendu. Duchamp n’a jamais trompé personne puisqu’il a toujours considéré son geste comme uniquement conceptuel et non comme esthétique. Il voulait avant tout introduire la pensée comme moteur de l’art.

Par ailleurs il avait aussi la volonté de faire descendre l’art de son piédestal et le placer dans la vie quotidienne.

C’est d’ailleurs principalement dans cet esprit que Joachim Romain va continuer en quelque sorte l’attitude antiartistique de Duchamp. Et va épouser cette même démarche réincarnée dans les courants postmodernistes.

En effet il est très proche de ce que préconisait Warhol dans l’effacement de la distinction entre art savant et art populaire par l’utilisation de matériaux jusque-là considérés comme étrangers à l’art.

Et donc comme bien d’autres avant lui, il va faire entrer de banals objets manufacturés dans le panthéon de l’art.

L’usure à l’épreuve du temps

« Ma pratique est un va et vient entre photographie et sculpture pour créer des pièces uniques

« Ma pratique est un va et vient entre photographie et sculpture pour créer des pièces uniques

« J’ai toujours travaillé l’affiche. Cela fait une vingtaine d’années que je travaille l’usure, la rouille… »

D’où son besoin de stocker différentes affiches abîmées par le temps qu’il aura prélevées lui-même dans des lieux géographiques souvent fort éloignés (Istanbul et Sri Lanka notamment).

Parfois, il va même les tordre pour enlever leur côté « joli », classique et propre. On est totalement dans la dimension antiartistique comme indiquée déjà précédemment.

« Car (autrement) dit-il, cela ne m’intéresse pas, moi j’aime l’usure, l’épreuve du temps. Le dos de l’affiche c’est typiquement ce que je recherche. Cela a l’air idiot, mais toutes mes affiches sont triées. »

Joachim Romain semble rejeter le dualisme matière/esprit hérité de la Grèce antique tout autant que des dogmes judéo-chrétiens.

Pour lui, les deux interagissent, matière et esprit selon la tradition des alchimistes.

Mutisme de la matière, diront certains, et pourtant les marques l’attaquent, pour en arracher peut-être une réponse ?

Certes les affiches marquées par le temps ainsi que par les traces humaines ne nous guident vers aucun au-delà.

La réponse viendrait peut-être d’un Walter Benjamin. Pour lui, ce royaume de la spiritualité absolue, c’est-à-dire sans Dieu, serait lié à sa réplique : la matière qui agirait comme contrepoint de l’extase avec la tristesse et son silence.

Tout cela conduirait à une résonance énigmatique et mystérieuse au monde devenu vide de sens (la vacuité célébrée déjà par le théâtre de S.Beckett).

L’artiste est très sensible aux influences du temps sur la matière. Les affiches sont la sédimentation de la matière chargée de sa propre mémoire. Etre matière et marque, il s’agit d’une double matérialisation temporelle.

Mais l’artiste ne va pas se contenter de récupérer des affiches abîmées par le temps. Il va les retravailler à sa façon en leur faisant subir de multiples altérations.

Façonner veut dire transformer parce qu’il n’y a pas de fin, même pour des ruines. Ainsi il faut continuer à oeuvrer pour tout simplement « tenter de vivre » selon les mots de Paul Valéry dans le Cimetière marin.

« Ma pratique est un va et vient entre photographie et sculpture pour créer des pièces uniques, acte en opposition à la duplicabilité même de la photographie.

La capture d’une ambiance propre à un lieu, sa culture et à ses hommes est la base de mon inspiration, je révèle grâce à la photographie des portraits via l’affiche usée et lacérée.

Le portrait sujet emblématique de l’exercice photographique, s’est superposé à mon attirance pour les clichés de la rue, il en ressort des portraits d’homme, des icônes idéologiques artistiques, politiques, religieux et publicitaires.

Le temps et la rue ont eu raison de leur plastique, il ne reste d’eux que des hommes lacérés »

Joachim Romain a toujours gardé sa passion pour la photographie. Suite à un voyage à Sarajevo, il s’est mis à lacérer une affiche et de là est née sa période « Hommes lacérés ».

Il prolonge la vie de ces affiches en leur donnant en quelque sorte une seconde vie.

« Je lacère des affiches puis j’extrais par la photographie ces « hommes lacérés », cette image est dans un troisième temps retravaillée en volume en réintégrant l’affiche.

Ma matière première trouve ainsi un nouveau cycle de vie pour questionner son origine. »

Les Hommes lacérés

photographie en tirage numérique contrecollée sur aluminium- 2008

Joachim Romain montre toute l’ambiguïté de notre monde actuel par ces œuvres lacérées résultat à la fois du positif et du négatif, du salut et de la catastrophe.

Œuvre éminemment complexe ouvrant à la méditation et parfois à un sentiment teinté d’un réel désarroi.

Le corps chez cet artiste n’est jamais complétement idéal et lisse, total, immortel, beau et glorifié.

Comme pour le Moyen Age chrétien, c’est celui de la création après la chute : un corps de souffrance, de douleur, agressé, marqué de blessures et de meurtrissures.

A l’évidence il s’agit d’un travail mûrement réfléchi qui a conduit notamment à une technique très élaborée digne des alchimistes :

« L’affiche et son usure sont retranscrites par une mise en volume même des photographiques qui deviennent sculptures. Le pliage, le collage, le feu sont autant de techniques me permettant de vieillir, d’user, de sculpter mes pièces afin de sublimer ce que j’avais initialement photographié dans la rue. »

Son travail d’alchimiste

Sans titre (Sarajevo) – Photographie en tirage numérique contrecollé aluminium – 2006

Au départ, l’artiste questionne toujours son origine, à savoir l’affiche. Au delà de la technique, il se laisse d’abord guider par l’intuition et le hasard comme la donnée essentielle de son travail.

Le voyage à Sarajevo l’avait d’ailleurs conduit « fortuitement » à la découverte des « Hommes lacérés ».

C’est pourquoi, l’aspect intuitif de son travail n’est pas à négliger.

Ensuite la partie la plus technique de son travail pourrait relever d’une entreprise de type ésotérique voire gnostique.

D’où ce rapprochement singulier avec le travail d’alchimiste évoqué à plusieurs reprises.

En effet son travail peut paraître hermétique aux non initiés. Car toutes les techniques qu’il utilise relèvent presque d’un processus mystérieux comme la mise en volume des photographiques qui deviennent sculptures puis pour subir ensuite le pliage, le collage et l’épreuve du feu !

Au final, il est même question de sublimer la matière … et donc, indéniablement, tout cela rappelle le travail de l’alchimiste.

Certes l’artiste ne travaille que par analogie. Par ailleurs l’alchimie elle-même est bien différente des idées reçues et des lieux communs.

Loin d’évoquer des vieillards qui essaient de fabriquer de l’or, l’on y découvre plutôt un trésor de sagesse applicable à notre monde actuel.

Reprenant ce que disait Arturo Schwarz, l’ami de Marcel Duchamp :

« l’alchimie occidentale, orientale et kabbalistique pourrait de la même manière être définie comme physique mystique de l’éveil à la dimension spirituelle de l’individu. » (Arturo Schwarz, Kabbale et alchimie. Essai sur les archétypes communs aux traditions, Paris,Oxus, 2005,p.19)

C’est pourquoi « les alchimistes croient que les humains possèdent une essence intrinsèque qui s’est perdue depuis la Chute, symbolisée par l’expulsion d’Adam et Eve du Jardin de l’Eden. Redécouvrir cette essence, libérée de ses liens, et la purifier : tel est le Grand Œuvre de l’alchimiste. » (Yiannis Toumazis, Marcel Duchamp, artiste androgyne, Presses Universitaires de Paris Ouest, 2013, p.48)

De son côté aussi, l’artiste Joachim Romain questionne la matière première sur son origine. Ce qui explique que l’affiche lacérée, extraite de la rue, est reprise par lui pour subir de multiples transformations dont notamment photographiques.

Le but étant toujours d’opérer une purification qui semble en fin de compte très proche de celle évoquée par les alchimistes.

Et en définitive plus que d’autres, l’art permet ce dévoilement car il demeure avant tout un travail de vérité.

Christian Schmitt

www.espacetrevisse.com

site web de l’artiste

http://www.joachimromain.com/

Christian Schmitt

Critique d'art. Auteur de "Je décalque l'invisible" sur les vitraux de Jean Cocteau aux éditions des Paraiges et récemment sur les vitraux de Jacques Villon à la cathédrale Saint-Etienne de Metz, également aux éditions des Paraiges . A retrouver sur : http://www.espacetrevisse.com

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